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CROYANCES RELIGIEUSES CHEZ LES BALUBA

 

KITOBO KYA VIDYE ET LA REVELATION

par

ILUNGA KIMILUNDU WAFIKA Tharcisse et NUMBI TWITE MULOPWE Albert

        Introduction

        « Le meilleur moyen de regretter le passé, c’est de faire le présent meilleur » (Mgr Clavet). Chaque peuple conserve son honneur dans ses traditions ancestrales. On en est fier et l’on en est encore plus fier si celles-ci sont reconnues et repectées par les étrangers. Par contre, l’on devient malheureux ou révolté si elles sont interprétées de manière erronée ou si elles sont ridiculisées.

      C’est ainsi qu’on s’indigne en parcourant les anciens livres d’histoire et de géographie universelles dans lesquels les auteurs considèrent les peuples noirs d’Afrique comme animistes ou fétichistes, c’est-à-dire des hommes sans religion.

Nous trouvons pensons que de tels propos sont non seulement déplacés mais injustes.

         Il y a certes lieu de comprendre qu’au moment où historiens, géographes et autre chercheurs se sont mis à écrire des documents sur le continent africain, les peuples noirs vivaient dans ce qui semble être un état primitif statique c’est-à-dire que les européens pensaient qu'ils n’évoluaient ni en matière technique, ni dans leur façon de vivre : coutume, mœurs et religion étaient confondues et se mélangeaient avec d’autres influences extérieures de toutes sortes.

         Dans ces chaos idéologiques et de pratiques irréligieuses, l’étranger devait avoir d’énormes difficultés à déceler l’élément essentiel et devait mettre en évidence le mal qu’il était supposer combattre (ici nous faisons allusion à des auteurs missionnaires qui avaient comme devoir d’apporter la Bonne Nouvelle).

         D’autre part, l’écart bien significatif entre les cultures, partant des langues, us et coutumes, niveau et mode de vie, rendait la compréhension très compliquée, sinon impossible entre l’étranger et l’indigène ; entre l’enseignement "civilisé" et l’enseigné à "civiliser". Il devait être très difficile pour le missionnaire d'identifier les différents éléments et de séparer le vrai du faux, la religion des pratiques douteuses.

         A propos de la langue, il est important de noter que  la connaissance approfondie de cette dernière dont prendre une place prépondérante dans la recherche scientifique et historique de la tradition du peuple muluba. Pour comprendre son langage, il faut connaître l’étymologie des mots, l’intonation et les accents, les techniques des ellipses, les sous-entendus, bref, toutes les subtilités de la langue. Ce qu'un étranger ne peut acquérir qu'après un très long temps d’études dans le milieu luba. Voici à ce sujet, un cas qui peut servir d’exemple pour comprendre ce qui sera expliqué dans les pages qui viennent.

         Dans beaucoup de pays d’Afrique, grand nombre de nom de personnes a une signification ou un sens propre. Et la plupart des ces noms sont des mots composés. En voici l’illustration :

Kasong’wa Nyembo : 2 noms de personnes. En réalité l’on doit dire Kasongo wa Nyembo qui signifie Kasongo (fils) de Nyembo.

Kyalubanji : préposition + un substantif

Kya : préposition qui signifie à qui, sur qui

Lubanji : admiration. Sur qui (on porte) l’admiration.

Il y a également une série de noms communs qui désigne généralement  les liens d’ordre familial ou intime. Tel que, shandi, inandi, mukwetu, etc. Ces mots sont composés d’un préfixe qui a un sens propre et un déterminatif possessif : âmi = mon, êtu = notre, andi= son, etc.

 -Shandi : sha signifie père. Shandi= son père

-Inandi : Ina signifie mère. Ina-andi= sa mère

-Mukwetu : Mukwe signifie camarade. Mukwe-etu= notre camarade.

Cette brève leçon de grammaire servira à comprendre certains noms que nous aurons à expliquer dans notre analyse.

         Les recherches qui ont été lancées dans le cadre de l’inculturation de l’Evangile au sein des Eglises africaines, nous ont offert l’occasion de creuser, dans les mémoires, les souvenirs jadis enfouis, de la religion des ancêtres, afin de donner un peu de lumière pour dissiper les malentendus qui entouraient ce problème et corriger, quelque peu, les erreurs en cette matière.

         Nous nous sommes efforcés, en plus, d'effectuer une analyse approfondie de certaines expressions, ou certaines vérités restées dans le langage courant de l’époque de nos aïeux à nos jours ; vérités dont nos parents eux-mêmes ne comprenaient probablement pas le sens profond. Cependant, elles sont restées une révélation et un mystère pour un événement à venir.

         Comparativement aux prophéties et aux vérités contenues dans la Bible, les prophètes ou les personnages à qui ces vérités avaient été révélées en comprenaient-elles la portée, ou le sens profond au moment où elles la recevaient. Pouvaient-elles l’interpréter à cette période? Nous pensons que non. Il a fallu des siècles, voire des millénaires pour que les prophéties s’accomplissent, et qu’il y ait des exégètes pour comprendre certaines révélations. D’autres prophéties restent jusqu’à ce jour bien cachées à la compréhension de l’homme.

         Cela aide à comprendre que Dieu est au-dessus de tous, il est omnipotent ; Il est omniscient ; Il est le temps et l’espace. Peut-on demander des comptes à Dieu pour telle ou telle oeuvre ? Dieu a sa méthodologie à lui et à lui tout seul. Il a révélé le passé, le présent et l’avenir à l’homme. Il s’est révélé à l’homme par la pensée, par la parole et par des signes de toutes espèces. Il s’est manifesté dans les nuées, dans le feu et dans l’eau (Exode).

         L'esprit de l’homme est parfois lent et lourd : il voit difficilement, il comprend difficilement, il croit difficilement. Sans cela, certaines expressions bibliques n'auraient pas de sens :  « que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent ». Et ailleurs : « ce qu’il a caché aux plus grands, Il l’a révélé aux petits ».

         Nous tenons, cependant, à signaler que le travail que nous présentons dans ces pages, n’est pas une œuvre de recherche scientifique. Nous pourrions lui donner le qualificatif d’approche apologique en faveur de la révélation "noire". Car notre but est de, justement, défendre la religion ancestrale contre les scepticisme clérical du temps passé et contre celui de nos jours ; et de restituer à notre histoire la vérité que l’on n’a pas voulu lui reconnaître.

         Nous n’avons pas fait de référence aux œuvres des anciens chercheurs de notre civilisation traditionnelle pour deux raisons simples : comme nous l’avons expliqué plus haut, ce n’est pas une œuvre scientifique et nous n’avons pas l’occasion de compulser les anciens ouvrages. Les quelques documents que nous avons pu consulter comportent, justement, les erreurs que nous voulons combattre.

         Nous citons par exemple :

        Dans le dictionnaire Kiluba-Français écrit par le père Ernest Van Avermaet ; ofm, publié sous  les auspices de la Commission de Linguistique Africaine, Tervuren, 1954, en expliquant le mot « Vidye », l’auteur s’est plongé dans une confusion des plus remarquables : il cite sans éclaircissement Dieu, sorcier, esprits de toutes sortes, « butobo » (lieu sacré de manifestation divine, héros et grands conquérants ou fondateurs de l’empire luba, etc. Pour faire l’analyse de tout cela, on écrirait des volumes.

         -Dans le Bulletin de Juridiction Indigène de droit coutumier congolais, 8e année, sept-oct 1940, n°11, le père Burton a publié  « L’âme luba ». Dans ce document, le Pasteur ne veut pas reconnaître en « Vidye » de nos ancêtres un nom de Dieu, ou simplement reconnaître Vidye comme Dieu ? Il traduit ce mot par un simple esprit ou esprit de mort. Il ne veut pas reconnaître « Kitobo » (en la personne de Mijibu) comme prêtre et prophète, il l’appelle « nécromancier ».

         Comme nous venons de l’annoncer, nous n’avons pas la prétention d’exhorter le lecteur à considérer ce travail comme une œuvre originale. Si nous faisons parfois recours à la concordance entre la croyance ancestrale et les Ecritures. C’est dans le même souci de mettre en lumière cette vérité de la révélation qui est l’essence même de relation entre l’homme et son Créateur. Cette révélation qui est le premier miracle de Dieu envers l’homme, n’est pas une propriété exclusive de la Bible comme certains veulent le faire croire.

         La terre et tout ce qu’elle contient appartient au Seigneur. Lui seul peut en disposer comme il l’entend. « Vidye i wa bonso ». Dans ce sens, le Concile Vatican II reconnaît que l’Eglise catholique ne possède pas elle seule le monopole de la Révélation (Lumen Gentium).

Nous voulons, en outre, signaler que la religion que nous présentons comme modèle de réflexion est celle du peuple muluba du Territoire de Kamina.

 Le plan comprend six chapitres :

1.   Croyances fondamentales dont croyance en Dieu croyances aux Esprits -Les Bakishi

2.   Rites et cérémonies

3.   Kitobo et la force mystique (Mukishi)

4.   Butobo bwa Monga na Umba

5.   Déviation et idolâtrie

6.   Bwanga- la sorcellerie

        Chapitre I : Croyances fondamentales

         1. Croyance en Dieu

                1.1. Un seul Dieu

         Sur ce point, il n’y a aucun doute, tous les peuples noirs d’Afrique croyaient en un seul Dieu. Chaque tribu lui donnait un nom dans sa langue. Les Baluba l’appelaient Vidye, ce qui signifie le Seigneur, Mwine Dyulu, le maître de l’univers, Pangapanga, wapangile ngulu ne minonga : Créateur qui créa monts et cours d’eau.

         Dans leur tradition, les Baluba disaient : « Wapanga Kyubaka-ubaka, wapanga ne Kibumbe-bumbe » : Il créa celui qui construit tout et partout et créa celui qui modèle dans l’argile tout et en tout moment (pour cette dernière expression, il faut que l’on sache que le travail de modeler dans l’argile revient aux femmes, le travail de poterie est réservé  aux dames).

Il n’y a pas d’autres noms, comme il n’ y a pas d’autres dieux chez les Baluba. Leza est nom d’emprunt (Kiluba-Sanga ?) introduit par l’Eglise pentecôtiste.

           1.2. Tout-puissant, bon et juste

Tout le monde croyait indiscutablement que Dieu, lui seul, est Tout-Puissant ; personne, même le plus grand sorcier ne peut égaler son pouvoir ni sa force. Les Baluba l’appellent Seul Créateur ; on Lui attribue à Lui seul la création de toutes choses. Or le sorcier guérisseur, malgré sa foi dans sa puissance et ses mixtures magiques, reconnaît à Dieu le pouvoir de s’y opposer. Il répète toujours à ses clients : « Shi Vidye wasaka » : si Dieu le veut.

Les sages et les malheureux croyaient et espéraient dans la bonté et la justice divines. Beaucoup de dictons sont restés comme témoignage et corroborent la première thèse sur son nom :

-Vidye kape umo, upa mwana, upa ne umpika : le Seigneur ne donne pas à une seule personne, il donne à l’homme libre et donne à l’esclave.

-Vidye kaba bukidi, babilwa bavudile : le Seigneur ne donne pas tout de suite, car ceux qui doivent recevoir sont nombreux ;

-Vidye kape nkope ne kitondo, upa enka wisasaketa : le Seigneur ne donne pas au paresseux, ne donne pas non plus à l’indolent, mais ne donne qu’à celui qui se débrouille ;

-Vidye wakupa buya bukomo, bumi, nobe wamukwashako : le Seigneur vous donne la vie, la force, la beauté, à vous de l’aider…

         Il n’y a que les désespérés qui, dans la faiblesse humaine, pèchent par manque d’espérance en disant :

 Vidye kadidilwa bulanda, wakubwanya ko ne bukwabo : on se plaint pas chez Dieu de sa pauvreté, car il peut l’augmenter davantage.

Vidye kamonwe meso, unga longa namwimuka po kyaswa (kyonswa) : si je pouvais  voir le Seigneur, je lui dirais ce qui lui conviendrait (ce que je pense).

         1.3. Trois personnes en Dieu

         1.3.1. Noms et attributions des personnes

         Nous avons dit dans notre introduction que certaines vérités étaient révélées à nos ancêtres sans que ces derniers n’en comprennent le sens profond. La notion de la Trinité en est un des exemples. Elle n’était pas annoncée de façon fondamentale ou doctrinale, parce que, justement,  l’on ignorait tout de la doctrine et de cette question théologique. Cependant, deux noms qui, depuis longtemps étaient attribués à une seule Personne divine, étaient pourtant, sans qu’on le sache, des appellations des deux autres personnes en Dieu. Il s’agit de : Kungwa-Banze et de Kalemba-ka-Maweji.

         C’est en faisant une analyse soutenue du précepte ci-après que nous sommes parvenus à donner un sens à chaque terme et à faire le parallélisme avec les trois personnes en Dieu.

« Banena amba : Bantu babene i ba Vidye ; Aye amba :

-Ke bami po, i babene ba Kungwa-Banze ; Kungwa-Banze nandi amba :

-Ke bami po, i ba Kalemba-ka-Maweji »

Cela se traduit comme suit: « Banena amba » on dit que

-« Bantu babene ba Vidye » (Shakapanga) : les hommes qui appartiennent au Seigneur (sous entendu Père Créateur ou le Père)

-«  Aye amba : ke bami po i babene ba Kungwa-Banze » : Lui dit: Ils ne sont pas à moi, ils appartiennent à Kungwa-Banze.

-« Kungwa-Banze nandi amba : ke bami po i ba Kalemba-ka-Maweji » : Kungwa-Banze Lui aussi déclare : ils ne sont pas à moi, ils appartiennent à Kalemba-ka-Maweji.

         Nous procéderons à l’analyse du sujet par ordre. Le nom de Dieu Unique est « Vidye ». C’est en l’exaltant qu’on peut comprendre la distinction des personnes en cette divinité. L’on dit :

-« Vidye Shakapanga », Panga-Panga, wapangile ngulu ne minonga ». Ce qui se traduit comme déjà expliqué précédemment. Mais en entrant en profondeur, Shakapanga, que veut dire ce terme? Etymologiquement, ce mot est composé de deux éléments :

 1. Sha : préfixe qui signifie Père, comme l’on dit Shandi, mot qui a été expliqué dans l’introduction.

 2. Kapanga, du verbe kupanga, créer. Kapanga, substantif qui veut dire celui qui crée.

Shakapanga : Père qui crée. Donc, Vidye Shakapanga signifie le Seigneur, Père Créateur. Cependant, depuis toujours, l’on croyait que les deux noms étaient attribués à la même personne. En exaltant le Seigneur, l’on disait :

Vidye ! Shakapanga, Panga-Panga

Vidye ! Kungwa-Banze

Vidye ! Kalemba-ka-Maweji

Kungwa-Banze, en réalité c’est Kungwa-wa-Banze, qui a comme sens: Kungwa: du verbe kukunga, attendre; Kungwa, substantif qui signifie l’Attendu; wa: préposition qui montre l’appartenance, la lignée: de ; Banze : nom d’une femme, d’une mère. Kungwa-Banze veut donc dire l’Attendu de Banze.

         Traditionnellement, dans certaines circonstances, le fils aîné ou le fils aimé était désigné par Kungwa-Banze. C’est une personne encore jeune qui a une place à prendre dans la société. C’est un enfant de la promesse, celui dont on attend qu’il devienne adulte et utile.

         L’expression suivante nous éclairera davantage : « Kungwa-Banze, Kyulu kyami kyonkunga, dyo kyakafumine nadya nswa ». Elle se traduit en ces termes : Kungwa-Banze, ma termitière dont j’attends, le jour où elle produira les termites, dont je pourrais me régaler. Kungwa-Banze, l’attendu de Banze sa mère. La mère attend beaucoup de choses de son fils. Elle le compare à une termitière autour de laquelle elle a défriché, pour que le jour venu, la termitière produise des termites ailées.

         A ce niveau, une explication s’impose. Les termites ailées sortent du sol pendant une période déterminée de l’année (mois de novembre : kuswa). Ces termites sont un met fort apprécié. Les gens ont coutume de préparer cet événement : déblayer la termitière, creuser des trous où l’on cueille les termites, etc. Voilà, l’on compare l’enfant chéri à une termitière dont on attend le jour où elle produira son fruit et où tout le monde sera content. Une termitière promesse de vie.

A l’instar de la termitière dont beaucoup attendent des bienfaits le fils est un pari sur l'avenir pour sa mère, son père et pour les membres de la famille.

         Ainsi, Vidye, Kungwa-Banze, c’est le Seigneur Attendu par sa Mère, par son Père, par tout le monde. C’est une termitière, elle appartient, certainement à la personne qui l’a préparée (sa mère), mais le jour où elle produira tout le monde se réjouira, car non seulement, il y a beaucoup de places tout autour mais en plus même ceux qui n’auront pas recueilli des fruits  auront le droit de les déguster avec délice.

         Vidye, Kalemba-ka-Maweji, c’est la troisième personne. Kalemba vient du verbe kulemba qui se traduit par gagner, recevoir un don, ramener le produit de la chasse, trouver quelque chose par un heureux hasard

-Ka : préposition de (qui a)

-Maweji : du verbe kuweja qui veut dire ajouter, distribuer et ajouter.

Pour bien comprendre ces mots, il faut les mettre dans un contexte pratique. Ils sont généralement utilisés dans des circonstances de chasse. Lorsqu’un chasseur a réussi un coup et qu’il a tué un gibier, il a gagné ou encore il a reçu un don ; On dit de lui « walemba », et on le félicite en disant « walemba ».

         Ce chasseur offrira un repas. Il distribuera à chacun des convives de morceaux de viande, une première fois ; puis il ajoutera le reste, etc. On dit « kuweja », « Maweja ». Kalemba-ka-Maweji peut se traduire comme qui reçoit, distribue et ajoute.

        Nous pouvons conclure que : Vidye, Shakanga, c’est Dieu le Père Créateur

-Vidye, Kungwa-Banze, c’est Dieu le Fils attendu (entre autres par sa mère)

-Vidye, Kalemba-ka-Maweji, c’est Dieu Distributeur des dons (qui reçoit et distribue).

1.3.2. Egalité des personnes divines

         Une énigme proposée sous forme de devinette pourra nous aider dans la compréhension de ce mystère. Elle était proposée comme gymnastique spirituelle et s'appelait « Kyakankalwa Vidye ». Cela vient du verbe  kukankalwa qui signifie échouer. « Kyakankalwa » se traduit par problème que l’on est incapable de résoudre.

        En examinant de près cette énigme, nous pensons qu’elle cachait un message. La devinette se présentait comme ceci : « Ba-Nkulu wakulupa, ne Nkala-nkala wa pa kala, ne Mushinji kyakashinjinkinye bankambo, le mukulu i ani ? » Comme on le comprend, le jeu présente trois personnages d’un temps d’autrefois. Les noms de ces individus semblent désigner trois petits animaux qui sont presque de même taille :

-Nkulu (appelé aussi nkumbi) : le gros rat de bois ; wakulupa : qui a vieilli ;

-Nkala-nkala : le rat d’Egypte (appelé aussi mangouste) ; wa pa kala : de jadis, d’autrefois ;

-Mushinji : l’écureuil ; kyakashinjinkinye ba nkambo : qui accompagna nos aïeux.

Des trois qui est le plus âgé ? Qui est l’aîné ?

         Nos ancêtres ne connaissaient pas l’écriture au sens occidental du terme, mais ils avaient une méthode pour transmettre aux enfants et fixer dans leur mémoire des choses ou des enseignements qu’ils souhaitaient leur inculquer ; et pour qu'ils puissent les conserver de génération en génération sans les user ou les altérer.

En voici un exemple :

-Afin d’étudier le milieu : les noms des animaux, les noms des arbres, les noms des terres et des rivières, etc., l’on employait des jeux de compétition appliqués dans des chansons, qu’on exécutait autour du feu. Les enfants s’efforçaient de retenir les noms des choses de leur environnement et d’ailleurs.

-Pour inculquer et faire respecter la morale et la coutume, l’on utilisait des contes et des fables dans lesquels les animaux prenaient la place des hommes.

        Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de trouver, dans le langage secret et mystique, l’usage des personnalités qui sont représentées par des animaux. En voici un exemple : « Batuka nkanga, babepela nkwadi ; nkwadi wafwile ne kawe ku mutwe » (on raille, injurie la pintade -pour sa ridicule crête- on parle de la perdrix. L’on comprend là qu’on veut tourner en bourrique une telle personne, mais on en cite une autre).

 1. Nkulu, désignant le gros rat de bois, est aussi un nom propre porté par des hommes. Etymologiquement, ce nom veut dire Mukulu et renvoie à une personne supérieure en âge, l’aîné ou le vieux. Il vient du verbe kukulupa : prendre de l’âge. Un homme adulte qui raisonne comme un enfant ou ayant un faible raisonnement est souvent qualifié de « Ki nkulu-nkulu ». Plus loin, nous rencontrerons le nom de Nkulu comme appellation divine dans l’expression : « Kyanene Nkulu kibamweka, ngenyenye ya mitenga mitenga (l’explication sera donnée en son temps).

 2. Nkala-nkala, le rat d’Egypte, est un mot utilisé comme onomatopée de kalaa kalaa. Kalaa signifie autrefois, jadis. Dans le langage courant l’on dit souvent Kalaa-kalaa ne kalele : autrefois, fort loin de nous (dans le temps). Dans la devinette, l’on cite Nkala-nkala wa pa kalaa. L’on veut dire « Kalaa-kalaa (muntu) wa pa kalaa » auquel on peut donner le sens de « autrefois, l’homme de jadis ».

 3. Mushinji (l’écureuil) kyakashinjikinye ba nkambo

« kushinjinkinya » : faire un pas à quelqu’un ou l’accompagner.

« mushinjinkinyanganyi » : substantif : celui qui fait un pas à quelqu’un

« Mushinji », diminutif « pour les intimes »

« Kyakashinjinkinye ba nkambo » qui accompagna nos aïeux.

L’énigme même se résout comme suit : entre celui qui a vieilli et celui d’autrefois et celui qui accompagna nos aïeux; des trois qui est le plus vieux ?

On comprend que tout ce jeu de mots n’est qu’un langage philosophique qui ne désigne que la « notion » temps passé.

         Pour pouvoir identifier chacune des Personnes divines, il convient de se référer au rôle qui est attribué à chacune d’entre elles :

-Dieu le Père Créateur, Il est sensé être Mukulu (Nkulu) qui a vieilli ;

-Dieu le Fils aîné doit avoir vécu il y a bien longtemps : I wa pa kalaa, c’est l’aîné qui a vieilli ; Dieu, Distributeur des dons, a accompagné les deux premiers et aussi nos ancêtres (pour leur montrer le chemin de conduite, les inspirer et leur transmettre des choses cachées).

         1.3.3. Un avènement révélé

         Que voulait transmettre laphrase suivante : « Kyalaile Nkulu kibamweka, ngenyennye wa mitenga-mitenga » ? Littéralement, l’on peut la traduire comme suit : « ce que Nkulu avait prédit s’est manifesté, voici l’étoile filante ».

Voilà que revient le nom « Nkulu ». Dans cette expression, le nom ne désigne pas un animal, mais une personne humaine. Plusieurs personnes chez les Baluba portent le nom de Nkulu. Cependant, dans le cas présent, il y a lieu d’envisager qu’il ne s’agit pas d’une personne humaine.

         Au départ, l’expression utilise le verbe promettre. En principe, il n’y a qu’une personne divine qui a le pouvoir de prédire l’avenir. Par extension, l’on peut, certes, attribuer cette action à une personne humaine, mais cette dernière doit avoir reçu l’ordre d’en haut, c’est-à-dire elle doit être inspirée. En d’autres termes, elle aurait d’en Haut la mission de transmettre ce message, ce qui n’exclut pas que Nkulu soit la personne divine. Il n’en va d’ailleurs pas autrement dans les interventions bibliques classiques où le Seigneur est parfois synonyme de l’Ange du Seigneur.

         Ensuite, il y a cette étoile mystérieuse et extraordinaire. N’est pas là déjà un signe annonciateur d’un grand évènement  grand et mystique ? Comme une prophétie ne peut s’expliquer sans que son accomplissement ait lieu, nous n’aurions pas d’arguments probants sans avoir recours aux  Ecritures. Ces dernières, en effet, rapportent aux croyants comment le Seigneur a voulu, par une étoile exceptionnelle et la visite des mages révéler que l’avènement de son messie concernait le monde entier. En d’autres mots, les hommes du monde entier et particulièrement les africains étaient appelés à reconnaître en Jésus le Messager par excellence du Seigneur. Et qu’est ce qui aurait empêché que l’étoile du Seigneur se manifestât aux Baluba et que ceux-ci émerveillés l’expriment par cette exaltation comme il est de coutume dans la région.

         Pour conclure ce chapitre, il y a lieu de souligner que, d’une part, dans le cadre religieux, la « Révélation » est une parole ou un message que le Seigneur Dieu veut transmettre aux hommes par l’intermédiaire des hommes que lui-même se choisit. Le message peut être exprimé en termes clairs ou en mots voilés qui peuvent être interprétés immédiatement ou longtemps après. D’autre part, les révélations de la Bible ne sont pas uniques et exclusives, d’autres personnes peuvent aussi avoir reçu cette grâce d’une façon ou d’une autre.

2 : Croyance aux Esprits- Les Bakishi

2.1. Qui sont les Bakishi

        Nos ancêtres croyaient en l’existence de l’Esprit ou des Esprits. Ils croyaient que Dieu est un esprit parce qu’il est invisible (« Vidye kamonwe meso »), et qu’il habitait très loin dans les cieux (« Vidye wa mulu »). En plus, ils croyaient que Dieu était partout, voire près de nous. Ils disaient : « Vidye udi podi, umwite ukwitaba, umulonde bukwidila ». Cela se traduit par : «  le Seigneur est près de toi, si tu l’appelles, il te répond ; si tu le suis, la nuit tombera sans que tu l’aies rattrapé ». Dans cette conception où se traduisent les qualités d’immanence et de la transcendance du Divin, les hommes pensaient qu’il était difficile, voire impossible d’atteindre Dieu. Certains des dictons font allusion à cette conception (Vidye kaba bukidi…). D’où ils ne recouraient pas souvent à Lui. Ils croyaient qu’il existait d’autres esprits, soit avec Dieu, soit près de Dieu et en même temps près des hommes ; en d’autres termes, les Esprits qui vivaient en relation avec Dieu et avec les hommes. C’est cet ensemble des Esprits qu’on appelait  « Bakishi ».

 Le mot « Bakishi » peut désigner :

 a) L’Esprit protecteur, ou l’Esprit miséricordieux de Dieu, ou tout simplement la Providence divine.

 b) Les Esprits qui habitaient avec ou près de Dieu : « Ba Mwikeulu » qui veut dire ceux qui descendent du ciel (les anges ?). Ceux-ci se montraient ou se présentaient aux hommes sous forme humaine afin de leur donner un message. L’on pourrait les comparer à ces étrangers venus auprès d’Abraham. En effet, les vieux racontaient qu’il arrivait dans des villages des personnages étrangers, des inconnus qui apportaient des messages, soit des crises qui adviendraient, telles des épidémies, invasion, etc., soit des messages de salut, de délivrance. Le message pouvait être un interdit (kijila) pour stopper tel ou tel autre mal qui sévissait dans la région. Comme personne ne savait d’où ils venaient, ni où ils allaient, (ils disparaissaient sans que personne ne les ait rencontrés), ils étaient qualifiés de  « Mwikeulu», ceux qui descendent du ciel.

 c) Les Esprits des morts. Ce sont les parents qui avaient quitté ce monde. Les Aïeux croyaient en la vie dans l’au-delà. Et ceux qui habitaient l’au-delà restaient en contact avec les hommes. Ces esprits protégeaient les humains, les défendaient contre les ennemis ou les aidaient à trouver des solutions à leurs problèmes.

         Voici quelques idées et expressions des Baluba sur les Bakishi, expressions dont on ne pouvait comprendre les nuances que si l’on connaissait le contexte :

-Udi ne Bakishi bandi : expression utilisée en parlant d’une personne qui a échappé à un grand danger ; c’est la Providence (l’ange gardien ?) qui est intervenue.

-Bakishi bandi bamukwasha : les Esprits (en général) sont intervenus ou la providence est venue à son secours.

-Wiala, kodi Mwikeulu ? Tu prends de grands airs, tu frimes, es-tu devenu un ange ?

-Tompwela Bakishi : Implore l’aide des Esprits (les morts) ou tes frères défunts.

2.2. Culte aux Bakishi

         Nous pouvons dire que tout le malentendu sur la religion de nos ancêtres provient de ce prétendu « Culte aux Bakishi », autrement dit, du culte aux morts et de la confusion avec le « ba nkishi », ( statuettes magiques que nous verrons plus loin).

En fait, il n’existait, dans le vrai sens du terme, aucun culte en l’honneur des Bakishi. Les missionnaires ont dit des Africains : « Balemeka bakishi » (limitons-nous dans un premier temps à ce terme) : Ils (les noirs) adoraient les esprits ou les morts. Le mot kulemeka, en kiluba peut signifier adorer ou respecter. Kulemeka Bakishi, cela ne signifie pas adorer les esprits ou rendre un culte aux morts comme l’on voulait le faire croire. Cela peut simplement vouloir dire : respecter les morts comme cela est le cas partout dans le monde. Le respect leur est dû en tant que personnes qui nous ont quittés, qui restent nôtres et que nous aimions.

         Dans l’esprit de nos ancêtres, c’est à Vidye seul que revenaient la gloire et l’exaltation. Le dicton suivant illustre ce qui précède : « Vidye mukata kata, wakupa mpata, kyakupele, kyokyokatambula », littéralement : le Seigneur, très grand, Il t’a donné la force (mais) mais ce qu’il te donne (aujourd’hui), c’est ce qui te revient, c’est ce que tu vas recevoir (accepter); on ne reconnaît la gloire et la grandeur qu’à Dieu seul. Nous donnerons encore plus de détails sur le culte et les Bakishi dans les chapitres qui vont suivre.

2.3. Dilo - la Réincarnation

         La croyance aux morts est un don que le Seigneur avait accordé aux Ancêtres en leur révélant la continuité de la vie dans l’Au-delà ; c’est-à-dire Dieu avait voulu révéler à nos ancêtres que la vie de ceux qui sont morts n’est pas définitivement détruite, mais que les morts continuent à vivre dans l’Au-delà ; qu’ils sont proches de Lui, et plus proches des vivants, leurs frères et sœurs. Les Aïeux appelaient l’Au-delà KALUNGA.

         Kalunga chez les Baluba, c’est le lieu où vont les morts, autrement dit, c’est le lieu où vivent les Esprits de ceux qui ont quitté cette terre. Lorsqu’on demandait, par exemple, à quelqu’un: où est tel (votre fils »? Il répondait : « wendele pa  ‘kalunga’» (il est allé dans l’au-delà). Ce qui veut dire, il est déjà mort.

         Kalunga, étymologiquement, c’est un mot qui vient de Kulunga qui signifie unir ou rassembler. On appelle, par exemple l’océan Kalunga-lui. N’est-ce pas là que vont toutes les eaux des rivières. C’est le rassemblement des rivières (des fleuves). Kalunga, c’est donc le lieu de rassemblement ; lieu où vont s’assembler tous les morts.

        Kalunga a deux composantes :

-Kalunga-Nyembo, lieu où l’on fait entrer les morts dont la somme du bien l’emporte sur le mal. Ils ont un bilan positif, ce sont des bons morts.

-Kalunga-ka-musono, là où vont les mauvais morts, ceux dont la balance des actes penchent du côté négatif, entre autres les ensorceleurs.

         Pour plus d’éclaircissement, nous pouvons dire que Kalunga-Nyembo, c’est un lieu de rassemblement des morts, comme nous l’expliquions précédemment, et en même temps un lieu de rencontre et d’union avec Dieu; autrement dit lieu où sont réunis et unis les élus de Dieu. En parlant de « l’impatience » des vivants à pouvoir rejoindre ce lieu de béatitude, les Baluba disaient : « Twaile kutala dyuba, Kalunga nyembo tumanya mikenji » Cela veut dire : nous sommes venus (sur terre) regarder le soleil, (mais)  que Kalunga nyembo envoie des messagers (nous prendre avec). En d’autres termes : nous sommes tous appelés à aller dans la Kalunga nyembo ou près de Dieu.

         Kalunga-ka-musono est aussi un lieu de rassemblement et de grande et intense douleur. Musono est une infection aiguë d’un doigt ou d’un orteil, panaris. Les personnes rassemblées en ce lieu subissent à leur tour les peines infligées de leur vivant à leurs concitoyens.

         La croyance aux morts était assurée par le lien qui existait entre les vivants. Cette foi pouvait se relâcher  si elle n’était pas entretenue. Dans cette optique, nous retrouvons le phénomène de la ‘réincarnation’, en kiluba Dilo ou encore ‘Kulonda dilo’.

         Dilo ou la réincarnation est, selon les Baluba, un signe mystique de la méthodologie divine pour assurer la conservation et la transmission de la foi et de la vie de génération en génération.

Kulonda dilo est une apparition en rêve dans le cadre de la réincarnation ;

-Kulonda : suivre, venir chez quelqu’un. L’on dit : «  Wannonda » : tel m’a suivi, il est venu à moi pour rester ou vivre avec moi.

-Dilo vient de kilo qui est une partie de la nuit et du sommeil, et de kilotwa qui est le rêve.

-Kulonda dilo : venir en aide dans le sein d’une mère enceinte ou s’incarner. En fait le contact entre la personne défunte qui veut s’incarner et la femme mère se fait, généralement dans le rêve. Cette dernière ou le futur père voient le défunt approcher et lui demander de s’allonger auprès d’elle ou de lui. Ces apparitions peuvent se répéter pendant plusieurs nuits au cours de l'une des étapes du sommeil.

 C'est un phénomène étrange qui peut aller jusqu'à la ressemblance entre l’enfant et le mort qui s’est «présenté» même si le défunt n’a pas de lien de parenté avec le couple qui le reçoit. Dans certains cas, le nouveau-né aura sur son corps quelque signe distinctif que seul le défunt avait de son vivant : une cicatrice, une infirmité, la forme du corps.

Chapitre II : Rites et cérémonies

         Adoration

         Nos ancêtres adoraient-ils Dieu, lui rendaient-ils un culte et comment ? A l’époque des anciens, le culte à Dieu n’était pas organisé dans un lieu précis ou lors d’une assemblée publique. Une seule procédure se démarque des autres, à savoir, exalter le saint  nom de Dieu, surtout dans des circonstances heureuses, notamment à l’occasion des naissances ou lorsqu’on avait échappé à un danger.

         Pour louer le Seigneur l’on s’écriait :  « Vidye Kalombo ». Cette exclamation était suivie de l’identité des trois personnes divines dont nous avons déjà parlé ci haut : Vidye Kalombo, Shakapanga…, Vidye Kalombo Kungwa Banze…, Vidye Kalombo Kalemba ka Maweji… ».

L’on glorifiait Dieu en vantant sa miséricorde. Le terme kalombo vient du verbe kulombola, montrer. Un dicton dit : « kalombo ke balombwele, bashele nabo kebeye » Ce qui se traduit par (on est) les premiers à montrer (quelque chose de nouveau), (ceux qui restent)  les autres vont simplement imiter.

         Il n’existait pas non plus des chants en l’honneur du Seigneur. Tout se limitait à la glorification du nom du Seigneur Dieu. Dans le rite luba lorsqu’on se trouve en présence du roi ou d’un chef, il est de tradition que l’on s'enduise de poudre blanche : « kwishinga mpemba » ; L’on se frotte souvent les avant-bras et la poitrine. Tout ceci a un sens :

-aux bras : l’on montre sa disponibilité à se mettre au service de … ;

-à la poitrine : l’on est de bonne volonté ou que l’on est d’un cœur pur …

La poudre blanche est le symbole de la pureté, de bonne foi et de bonne volonté. Ainsi lorsqu’il s’agit de l’exaltation de Dieu, on se saupoudre presque le corps entier : tête, bras, thorax.

         De même lorsque Kitobo, le grand prêtre, se rend au lieu sacré (ku Butobo), il est poudré parce que le lieu où il doit se présenter est saint. En arrivant sur les lieux, il invoque le Nom du Seigneur en utilisant les mêmes mots que précédemment, il s’écrie : « Vidye, Kalombo ». Une telle cérémonie n’existe pas en faveur des Bakishi, ils n’ont jamais été vénérés.

2. La prière

2.1. Prière à Dieu

         Comme nous venons de l’expliquer plus haut, il n’existait pas de rassemblement public ni pour le culte, ni pour les prières. En dehors de l’exaltation, la prière adressée à Dieu se limitait aux implorations (prière de demande) et aux lamentations.

Les prières de demande directement adressée à Dieu l’était surtout dans les circonstances de grande détresse où les hommes étaient incapables d’endiguer le mal tout seuls : lors des accidents graves, des maladies brusques et mortelles. C’étaient des prières individuelles.

        En cas d’autres nécessités : maladie prolongée, manque de progéniture, malheur dans la famille, l’on allait demander l’intervention du grand prêtre Kitobo. Le problème lui était soumis à son domicile, et lui allait tout seul au Butobo (lieu sacré et de rencontre avec Dieu) demander la miséricorde de Dieu ou consulter l’oracle.

         Kutoba, c’est avant tout exalter le Seigneur sur le lieu de rencontre par le Kitobo. Ensuite, le Kitobo implorait la grâce pour tel ou tel autre cas. Dieu répondait au peuple en lui indiquant ce qu’il fallait faire. En définitive, seul le Kitobo était habilité à fouler le sol du lieu sacré et y évoquer le Seigneur, soit pour l’intérêt de la communauté, soit à la demande des particuliers.

2.2. Prière aux esprits

         L’invocation des esprits (« kutompwela Bakishi»), il faut entendre par là les morts, était la plus courante. Les aïeux pensaient qu’on pouvait entrer plus facilement en contact avec les parents défunts qu’avec Vidye, dont on pensait qu’il habitait très loin des hommes. D’où la fréquence des supplications adressées à Dieu par l’intermédiaire des bons morts plutôt que des prières directes destinées au Seigneur lui-même. Les anciens faisaient jouer aux morts le rôle des médiateurs entre eux et Dieu.

         Cette prière comportait deux volets

-D’une façon générale, en cas d’urgence, l’on appelait tous les parents décédés  à son secours, chaque membre de famille était cité par son nom, il lui était demandé d’intervenir ;

-D’une manière particulière, quand l’on pensait que le malheur qui frappait la famille était l’œuvre d’un défunt de la famille, par exemple une naissance difficile, on invoquait le mort concerné, c’est-à-dire celui qui s’est incarné dans l’enfant à naître.

Et lorsqu’un membre de la famille avait exigé que sa mémoire soit représentée par des objets matériels, on recourait également à lui pour tout ce qui pouvait se passer de négatif dans la maison. C’est cette représentation, ce mode de prière qui était mal interprétée par les missionnaires.

         Plus qu’une mauvaise interprétation, les missionnaires utilisaient la méthode de substitution, de remplacement des vestiges du « paganisme » par des symboles du christianisme. Les statuettes ‘envoûtées’,‘diaboliques’ (avant de prendre le chemin des musées occidentaux) étaient remplacées par les images des grands mystiques chrétiens qui jouaient le même rôle que les bons morts africains. Sur le plan mondial, ce fut le cas, entre autres, du solstice d’hiver, fête païenne remplacée par la fête de la naissance du Christ, la naissance de Jean Baptiste le 24 juin, la pentecôte, le jour des prémices, le carême pendant l'hiver, la Pâques au printemps quand la vie renaît, etc. Le tout culmine dans la confection de l’année liturgique catholique qui reflète plus les réalités climatiques européennes et leur symbolique du salut apporté par le Christ que l’universalité de la Rédemption qui touche tout homme dans son milieu de vie.

         On représentait la personne défunte par une petite maisonnette qui était construite à sa mémoire devant l'habitat principal. Dans la maisonnette était placée une petite calebasse coupée en forme de gobelet (mboko), à l’intérieur, on mettait de la poudre blanche et des cailloux blancs (tubwe twa bwana : cailloux d’homme libre) dont le chiffre équivalait le nombre des membres de la famille; plus tard, les cailloux seront remplacés par des perles blanches (malungo). C’étaient des reliques pour la protection de la famille.

         Cette maisonnette était construite en mémoire du parent défunt afin de lui montrer l’attachement et renforcer le lien entre lui et les vivants de la terre. Tous les problèmes de la maison lui étaient soumis. La poudre était censée éloigner le mal de la maison.

3. Les offrandes

         Tout le monde sait que, depuis toujours, les offrandes constituaient un autre genre de culte et de prière, une manifestation de reconnaissance envers Dieu pour les biens reçus. Chez les Baluba, les offrandes consistaient principalement en produits vivriers agricoles. Chaque année, des produits de la récolte étaient consacrés au Seigneur en signe de remerciement pour la pluie, la bonne santé pendant la période de travail et enfin parce que les personnes avaient de quoi manger en attendant de pouvoir cultiver de nouveau. Ce sont surtout les produits de la première récolte, les prémices qui étaient retenus pour les offrandes.

         Dans d’autres circonstances, l’on réunissait également les offrandes pour demander la grâce et la miséricorde de Dieu des circonstances de crise : épidémies, famine, sécheresse, guerre, etc. On peut admettre l’allusion faite dans certains cas aux offrandes présentées aux Bakishi en pensant qu’ils étaient considérés ou confondus avec la providence divine, en effet, ils n’y avait pas d’offrandes réservées aux morts.

         Deux lieux étaient spécialement indiqués pour les offrandes, ce sont le carrefour (mansanka) et lieu sacré (butobo).

- Pour le premier cas, le chef de famille, le chef du village ou simplement le responsable du groupe collectait les produits destinés aux offrandes et allait les déposer sur le lieu approprié. Pourquoi le mansanka, c’est le lieu où tout le monde se croise, tant les hommes que les animaux, tous ceux qui appartiennent à Dieu et qui sont appelés à partager la vie et les vivres.

-En temps de crise, ce sont les prêtres, Kitobo ou Kyoni qui lançaient l’appel aux habitants d’apporter les offrandes que le grand prêtre Kitobo Mukulu allait présenter au « Butobo », ou le Kyoni au carrefour afin de demander la grâce de Dieu pour arrêter le mal.

Les morts avaient droit à la libation qui en pratique était « kututa bipinde pa malalo », verser de la bière sur les tombes. Etait-ce un signe de partage entre les vivants et les morts ?

 Chapitre III : Kitobo et la force mystique (Mukishi)

         Nous avons dit que les ancêtres croyaient que Dieu habitait, très loin des hommes ; ils croyaient encore que Dieu était très sévère vis-à-vis des êtres humains. On pensait que les Bakishi restaient plus proche des hommes et étaient facilement abordables, plus particulièrement les bons morts, parce qu’ils étaient des humains qui avaient vécu au milieu d’eux, bien qu’invisibles, ils restaient les parents des vivants. (pourtant, même à ce jour, les morts inspirent une frousse bleue aux vivants. Ils croyaient aux revenants ou aux fantômes qui semaient la panique parmi les villageois. Plus encore, lorsqu’on transgressait ou désobéissait à la volonté du mort, le châtiment ne se faisait pas attendre et s’avérait sans pitié : la suppression de la vie. C’est la raison pour laquelle l’on disait de quelqu’un qui était décédé qu’il n’est plus à vous : « ngitu yenda, ilale keidi moyo).

         En plus l’on savait que Dieu est invisible parce qu’il est Esprit, il en va de même avec les Bakishi. Comme partout dans le monde, l’homme a difficile pour entretenir des relations avec quelqu’un qu’il ne voit pas. C’est, probablement,  à partir de cette pensée qu’a commencé la pratique de représenter les morts d’une manière empirique, palpable.

Dieu, en se manifestant de manière matérielle a voulu rester proche des hommes. Si à Moïse et au peuple hébreu, Il s’est manifesté dans un feu (Ex. 19,18), chez les Baluba, c’est par ou dans l’eau que Vidye a voulu manifester sa présence permanente. Les manifestations de Dieu sont presque toujours liées à un point d'eau.

L’Esprit de Dieu s’installait dans un lieu où l’eau jaillissait en permanence ou là où Il a fait jaillir l’eau (qui reste permanente). Il se choisissait ensuite une personne comme Grand prêtre. C’est ce dernier qui devait officier sur le lieu sacré. La personne était désignée par Kitobo kya Vidye et le lieu ku- Butobo.

Le mot kutoba, ainsi que l’avons déjà expliqué, veut dire exalter Dieu à l’endroit qu’Il s’est fixé et par le prêtre sacré par Lui, lui soumettre les problèmes des gens et demander la grâce ou implorer sa miséricorde pour sauver les hommes qui sont dans le malheur.

Des choses prodigieuses se passaient là où l’Esprit de Dieu s’installait. Le fait qu’Il se manifeste sur un lieu était déjà un événement en soi. D’autres hauts faits s’y produisaient de temps en temps. C’est suite à ces manifestations que l’endroit sacré était nommé ku Mukishi. Et l’esprit de Dieu s’appellera Mukishi. Il y a donc moyen de traduire le mot Mukishi par Force mystique. Aujourd’hui encore certains parents disent de leurs enfants- pour leur puissance- : Mukishi wami (voilà mon Mukishi). Dans le langage courant, le terme Mukishi est utilisé pour désigner des endroits où se produisent des choses mystérieuses.

Chaque lieu du Butobo porte un nom propre. Nos ancêtres ne comprenaient pas toujours le sens profond des noms ou des termes qui leur étaient révélés, il en est de même avec les noms que portaient les « lieux de Vidye ». Nous avons retenu quatre lieux sacrés importants dont nous tâcherons d’expliquer le sens des noms.

1.Le premier « butobo » se trouve dans la zone de Kabongo, il s’appelait « Mpanga-a-Maloba». Ce sont deux noms que portent également les hommes : Mpanga et Maloba.

Mpanga vient du verbe kupanga (créer) et veut dire qui a créé ou simplement Créateur (comme panga panga).

-Maloba, c’est le pluriel de biloba (la terre en tant que matière). Ainsi Mpanga-a-Maloba (Mpanga wa Maloba) veut dire « qui créa la terre ».

2. Dans la région de Malemba, il y a Nkulu wa Manyinga

-Nkulu comme déjà expliqué veut dire vieux

-Manyinga vient de Dieu (puissance) au pluriel manyinge

Nkulu wa Manyinga veut dire le Vieux de puissance ou le Vieux Tout-puissant.

3. Entre Kabongo et Kamina, on a Mpanga ne Banze

-Mpanga qui signifie créateur

-Banze, comme nous l’avons indiqué plus haut, est le nom d’une femme mère, Mpanga ne Banze veut dire le Créateur avec Banze.

4. Enfin à Zibangandu (Kamina), nous trouvons les Monga na Umba. Les deux noms sont également portés par les hommes, mais ils n’ont aucun sens étymologique significatif. Cela n’empêche pas pour autant qu’ils en aient un que nous n’avons pas pu découvrir. Tout apport à ce sujet serait d’une grande utilité. Avis aux chercheurs.

Pour clôturer ce chapitre, nous tenons à rappeler que beaucoup de choses, beaucoup de reportages et de commentaires ont été écrits, avec une diversité d’interprétations autour du Butobo ou de l’esprit de Dieu incarné dans la matière.

Certains éléments (de ces écrits) reflètent la réalité. Mais comme nous l’avions signalé au cours de cette recherche, le manque de maîtrise des subtilités du langage luba par les étrangers d’un côté, « la faiblesse » de la culture théologique dans le chef de ceux qui répondaient aux « enquêteurs » ainsi que la non pénétration du sens profond du langage de la Révélation divine de la part des Ancêtres ont été des éléments qui ont jeté non seulement le trouble mais aussi embrouillé les points d’interpénétration des deux traditions.  D’où la confusion sur certains termes et le rejet au nom de l’orthodoxie doctrinale de certains aspects de la vie théologique africaine. Il n’est pas hors de propos de rappeler ici que les missionnaires étaient doublés d’anthropologues qui étudiaient des civilisations inférieures afin de pouvoir les sortir des ténèbres et les conduire à la lumière de la vie.

L’esprit de Dieu s’est manifesté en des endroits et des régions différentes (e) s et Il s’est fait appeler en chacun des lieux selon les circonstances que lui-même connaît et selon le message qu’Il voulait transmettre et qui échappait à nos aïeux. Ce qui explique la multiplicité des lieux et des noms qu’on Lui a attribués.

Par ailleurs, nous ne pouvons pas négliger qu’il existait également des faux prophètes qui se mêlaient aux œuvres du Seigneur. Le chapitre sur les déviances religieuses nous éclairera sur ce point.

 Chapitre IV : BUTOBO BWA MONGA NA UMBA

 I CADRE GEOGRAPHIQUE

 Zibangandu est un petit territoire, jadis devenu autonome par suite de l’avènement de Monga na Umba. Aujourd’hui, il se trouve annexé au groupement de Bas Lubudi, dans le secteur de Kinda ; il à 75 Km de Kamina sur la route de Bukama.

La grande partie de cette région se trouve dans la vallée qu’arrose la rivière Lovoi, entre Lulu lwa Lukanda (un village du groupement Nsungu et lulu lwa Kashipa (village de Kabondo), toutes deux sont des régions limitrophes du N-O et N-E.

Au temps de la colonisation, la contrée comptait cinq villages : Nsalela, Kalamba, Kisulo, Kalombo et Kimilundu. Ce dernier était le plus grand et le plus ancien. Il était protégé par une palissade qu’on appelle « Mpembwe ». De nos jours, les jeunes disent tout simplement : « mwetu mu Mpembwe » ou encore «  mu Zimbabwe, njibo ya mabwe » pour désigner Zibangandu.

 II. Historique de la manifestation de Vidye

Il est difficile de situer la période même approximative, à laquelle eut lieu cet événement. Cela importe peu, car notre but est de faire connaître à l’opinion du milieu chrétien que Dieu s’est réellement  manifesté à notre peuple ; que l’Esprit de Dieu est resté parmi les hommes comme durant l’Ancien Testament.

Un chasseur, nommé Nzadi, errait dans la région de Zibangandu à la recherche de quelques gros gibiers (buffles, sangliers, …), sa sœur l’accompagnait. Un jour en allant chercher des ignames sauvages (bilungu bya ntanda), elle entendit une voix qui disait :  « n’aies pas peur, vas dire à ton frère qu’il se vêtisse des peaux de Tolwe, qu’il prenne un bâton Nswashi et vienne me trouver ».

Il faut signaler que Tolwe est une belle antilope d’une peau brun jaune qui vit dans les savanes herbeuses ; elle est de la famille des Impala. Quant à Nswashi, c’est un arbre sauvage au tronc bien ferme et solide et qui peut atteindre plus ou moins dix mètres de hauteurs. Avec ses jeunes tiges, l’on peut faire des bâtons bien droits.

Le chasseur Nzadi exécuta ce qui lui avait été recommandé et se rendit au lieu de rendez-vous. Il y rencontra Vidye le Dieu. De cet ordre de prendre un bâton est né un dicton : « Ku Zibangandu a kakombo, kudi kakombo ba ka kwela ». Ce qui veut dire : A Zibangandu où il faut prendre un bâton, sans bâton l’on te rejette.

Du fait de cette rencontre avec Vidye et la découverte de « Mukishi wa Monga na Umba (car Monga na Umba est l'esprit qui s'est révélé en cet endroit), le chasseur fut surnommé Nzadi Musoko, kyasokwele Vidye : celui qui découvrit la présence de Dieu. Nzadi fut sacré Kitobo kya Vidye ou grand prêtre du Seigneur.

Le Seigneur dit alors à Nzadi : « Va auprès du chef de cette région, annonce-lui ma venue et ma présence sur son territoire et demande-lui de venir me voir ». Comme Nzadi était un étranger dans la contrée et ne connaissait pas exactement qui était le chef, ni où il habitait, il alla trouver « Mwine Shimba », une grande notabilité et propriétaire terrien, il s’appelait Mwila Mpishi. Nzadi lui fit le rapport et lui transmit l’invitation de Vidye. Mwine Shimba prit note et répondit à Nzadi que c’était dommage, en tant que personne qui bégaie, il ne pouvait pas y aller.

Nzadi se présenta chez un deuxième seigneur de terre du nom de Kazadi Myanda. Il lui répéta les mêmes propos et lui réitéra l’invitation du Vidye. Ce notable lui répondit qu’il était lui aussi impossible de se présenter car « je suis atteint d’une hernie ». Il lui conseilla d’aller plutôt chez le chef de la région, en effet c’était à lui que cet honneur devait revenir. Ils arrivèrent chez le chef Mpandakusu dont la résidence était à Kimilundu. Nzadi lui apprit avec force détail tous les faits de ce grand évènement et répéta l’invitation du Seigneur Dieu. Le chef Dya Mpanda fut embarrassé et déclara : « Je regrette que je ne puisse mériter cet honneur, car moi aussi, je suis impur, j’ai la lèpre, ainsi, je ne peux pas me présenter devant Dieu ».

C’est ainsi qu’aucun des chefs de Zibangandu ne put aller à la rencontre avec Vidye. A leur place, le chef Mpandakusu désigna un ami de Kazadi Myanda, Numbi a Mpombo comme délégué. Ce dernier, non sans quelque appréhension, accepta l’offre, en effet il ne connaissait le contenu du message à venir. Il partit, en lieu et place du chef, pour rendre hommage à Vidye.

Après avoir rencontré Vidye, ce dernier dit à Numbi a Mpombo : « Puisque le chef n’a pas voulu venir auprès de moi, je te nomme toi, maître de cette région. Vas dire à Mpandankusu de te remettre la ceinture de chef (symbole de pouvoir et d’autorité) et en plus de cela il devra parrainer ton investiture ».

La nouvelle, on pouvait s’y attendre, contraria le chef Mpandankusu qui s’en indigna. Il dut, malgré lui, se soumettre car personne ne pouvait s’opposer à l’autorité et à la force divines. A partir de ce jour, c’est un étranger qui règne sur le territoire de Zibangandu. Numbi a Mpombo, ami de Kazadi Myanda était originaire de la chefferie Umpungu, dans la localité de Mpushila.

Après ces événements, d’autres incidents, non moins significatifs, se produisirent. Ils sont à lire à la lumière de l’autonomie dont jouissait désormais le territoire de Zibangandu à la suite de l’installation de Monga na Umba sur cette contrée. En fait, jusque là, le territoire dépendait de Kwipata (cour et autorité royales) du Roi. Mpandankusu, chef de Zibangandu était le vassal du roi de l’époque à qui il devait obéissance et payait tribut.

Lorsque Numbi a Mpombo, à la suite des événements relatés plus haut, devint chef de Zibangandu, le petit territoire devint indépendant : il ne payait plus tributs à la cour royale, au Dipata. Constatant l’insoumission, le roi envoya une délégation à Zibangandu afin de remettre de l’ordre dans cette partie de l’empire.

Quand les membres de la délégation arrivèrent dans la région, ils furent confondus et perdirent leur chemin. Ils rebroussèrent chemin sans avoir rencontré les nouveaux dirigeants. La cour ne se découragea pas pour autant. Une nouvelle délégation fut renvoyée sur place, avec dans ses rangs un haut dignitaire nommé Kibanda. Arrivé sur les lieux, le même scénario se reproduisit, tous les légats devinrent aveugles à l’exception de Kibanda afin qu’il aille porter témoignage des prodiges qu’il avait vus sur le territoire de Monga na Umba.

C’est à partir de ce jour que les « Bene Pata » cessèrent toute relation avec Zibangandu et un interdit encore de rigueur aujourd’hui fut imposé au roi : lorsque le Grand chef Kasongo wa Nyembo doit passer à proximité de la terre de Zibangandu, par exemple à Nsungu où se trouve le plateau que nous avons cité plut haut (Lulu lwa Lukanda) d’où l’on peut voir toute la vallée luxuriante de Zibangandu, il se doit d’être couvert entièrement ou alors bander ses yeux afin qu’il ne puisse rien voir de cette région, sinon il pourrait être frappé de quelque malheur.

III KU BUTOBO

Le lieu sacré de Zibangandu, désigné sous l’appellation de Monga na Umba, se trouve entre les anciens villages de Nsalela, Kalamba et Kimilundu, à une distance de 7 kilomètres de chaque point cité, dans un territoire boisé dont le peuplement d’arbre va en se serrant progressivement et forme une véritable forêt au centre. Dans cette forêt existe un étang ou une sorte de piscine de plus ou moins 100 mètres sur 50, il semble très profond. L’eau y est très claire : de par la verdure de la végétation qui l’entoure et de sa profondeur, elle paraît être de couleur verte. Toute feuille morte qui tombe sur l’eau est directement retirée par une hirondelle. On y descend, d’un côté de la largeur, par un escalier naturel formé des roches, jusqu’à une plate forme d’environ 3 mètres de largeur. C’est là que se tient le Kitobo lors des offices.

Dans le chapitre précédent, nous avions abordé la question des relations entre Dieu et les hommes par l’intermédiaire du Kitobo et celle de la protection divine dont ils bénéficiaient. Nous venons de relater le sort réservé à la délégation royale. Nous pouvons ajouter que le Vidye de Monga na Umba défendait sérieusement le territoire de Monga na Umba contre toute invasion étrangère. Cette réaction divine s’est manifestée également au moment où la Belgique prenait possession du pays et commençait la colonisation ; l’entrée des européens dans cette région a paru difficile voire impossible. Ce n’est qu'à la suite des plaintes de la population de Zibangandu, en voyant les autres habitants des régions voisines jouir du bien-être issu de la colonisation (sel, habits, savon, etc), que le chef de l’époque, Makobo, décida d’introduire, officiellement, le chef de poste sur le territoire. Ce jour marque la fin d’une alliance.

 IV LES CONSEQUENCES DE L’AVENEMENT DU NOUVEAU TESTAMENT

L’arrivée des Européens et par le fait même des missionnaires chrétiens, portant avec eux l’Evangile ou la religion nouvelle, fut le début d’un processus d’abolition des droits ancestraux et de la suppression progressive et sans ménagement de la religion des nos Aïeux. Nous allons relever quelques faits qui nous semblent déterminants dans « l’Ancien Testament » du peuple muluba.

1. Le dernier chef de Zibangandu investi selon les traditions ancestrales est mort en 1954. Celui qui prit sa place, par simple nomination administrative coloniale, sans qu’il soit intronisé selon les rites traditionnels n’avait pas été présenté au Butobo par le Grand Prêtre. Il perdait ainsi quelques prérogatives que la tradition lui conférait : la déférence à l’Autorité émanant de Dieu, l’enterrement sur les lieux réservés aux chefs.

2. En 1961 mourait le dernier Kitobo qui officiait encore valablement sur les lieux sacrés. Son remplaçant, ayant été forcé d’être intronisé selon la tradition, simplement afin de sauver les apparences et gagner un conflit de terre, est décédé sans avoir officié au Butobo. Il ne remplissait pas les conditions exigées par Vidye et en plus, il vivait en dehors de Zibangandu.

3. A partir de 1964, tous les habitants de Zibangandu devaient quitter leur territoire pour s’installer loin de leur terre natale, sous prétexte ou sous couvert de regroupement des villages. C’est la naissance de la diaspora des Bene Zibangandu.

Au moment où nous relatons ces événements, les lieux sacrés de Monga na Umba sont abandonnés dans la forêt, au milieu des futaies obscures desquelles personne n’ose plus s’approcher.

Conclusion de la première partie

En jetant un regard rétrospectif sur l’époque où le catéchisme était le seul enseignement pour accéder au baptême, nous nous rappelons que ce livre condamnait platement le Kitobo et son Butobo en qualifiant le premier de charlatan et son action d’idolâtrie. Néanmoins, nous avons dit qu’il n’était pas facile pour un étranger de comprendre les subtilités et le sens des choses s’il n’avait pas été initié ou sans une étude approfondie  des lieux, de son histoire et des actions du Kitobo et surtout de son rôle.

 De plus, comme nous avions essayé de le préciser dans l’introduction, nos propres ancêtres ne saisissaient pas toujours la portée de leur religion pour pouvoir l’expliquer de manière claire aux étrangers surtout quand ces derniers les supplantaient par le droit administratif. Ensuite une ombre mystique voilait les concepts qu’ils ne pouvaient percer sans une réalisation dans le concret de la vie. Ils ont gardé un mode de vie propre et authentique jusqu’à leur contact avec les européens. Cette matière religieuse, ils l’ont conservée comme tout autre élément de la tradition qui se transmettait de père en fils et de génération à génération. Voilà pourquoi même les chercheurs animés de bonne foi et de bonne volonté n’ont pas pu découvrir la quintessence religieuse de ce patrimoine ancestral.

 Tout le monde s’est réjoui, lorsque après son intronisation, Monseigneur Malunga, premier évêque noir du diocèse de Kamina, a adopté le terme Kitobo Mukulu pour parler de lui-même et Kitobo Kya Vidye pour désigner les prêtres catholiques. Ce fait nous rassure que nos ancêtres, anciens Bitobo de Monga na Umba et d’ailleurs sont réhabilités, quoique à titre posthume et de manière timide, dans leur rôle de grands prêtres ; et que notre Butobo pourra être reconnu comme un lieu sacré où le Seigneur Dieu est venu visiter les hommes et les assurer de sa présence.

Par ailleurs, l’introduction des rites traditionnels dans les cultes des églises ne confirme-t-elle pas cette réhabilitation ? Il est vrai que la naissance de Jésus-Christ a marqué la fin de l’Ancienne Alliance où Dieu intervenait directement dans la vie des hommes. Il en est de même pour la tradition luba, l’irruption du message du Christ dans nos régions devait marquer également la fin de la pratique religieuse selon notre ancien Testament et sceller en même temps vision et prophétie (Dn9.24).

Nous souhaitons, toutefois que les Eglises chrétiennes locales se réconcilient réellement avec l’ancien Butobo, et que l’on fasse de ces lieux, des domaines de pèlerinage pour les chrétiens. Ce modèle de substitution et de remplacement qui a si bien fonctionné en Europe pourrait, moyennant quelques adaptations et modifications être appliqué aux lieux sacrés africains.

 CHAPITRE V : DEVIANCE ET IDOLATRIE

Il est vrai que ce que nous venons de développer n’est pas biblique et encore moins de l’histoire écrite. Cependant, nous reconnaissons la rigueur dont faisaient montre nos ancêtres pour garder leurs vérités, les lois sacrées et les transmettre sans dérivations de père en fils. On comprend aisément les difficultés éprouvées par les étrangers afin de comprendre cette religion et le mal qu’ils lui ont fait subir quand il s’agissait de démêler les déviances de l’orthodoxie à partir des confusions qu’ils y introduisaient ou aussi des difficultés dues à une connaissance imparfaite et insuffisante de la langue. A cela, il faut ajouter la méfiance du muluba devant un inconnu qui pose des questions surtout quand elles touchent à la substance de sa vie, à savoir le pouvoir que l’on ne peut de toute façon pas dissocier de la religion. Le chef a toujours été le grand sorcier, le grand guérisseur, etc.

La Bible nous enseigne que c’est Satan qui a introduit le mal dans le mode. Son péché ? Certainement l’orgueil, il voulait être l’égal de Dieu. « …le jour où vous mangerez le fruit, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux » (Gn3,5). C’est de la même façon que la déviance a été introduite dans la religion de nos ancêtres. Satan qui savait que les hommes chercheraient à comprendre les problèmes complexes de la vie, à comprendre ce qui leur était caché, Satan, pour les détourner de Dieu et de ses représentants, a créé « l’homme Dieu », le kilumbu.

 1. Vidye de la terre

Nous disions que Kitobo était le grand prêtre de Dieu. Il était intermédiaire entre Dieu et les hommes pour apporter les doléances de ceux-ci au Seigneur et révéler les messages de Dieu aux hommes : relations horizontales et verticales.

Tout le monde sait que les réactions de Dieu ne sont pas immédiates ; on dit chez les Baluba : « Vidye kaba bukidi, mwanda babilwa bavudile » (Dieu ne donne pas tout suite, illico presto parce que ceux qui reçoivent sont nombreux). En outre le Butobo n’était pas à portée de main du premier venu : pour rencontrer le Grand prêtre, il fallait se déplacer et effectuer de grandes distances. Satan que nos ancêtres appelaient Makonga-a-Bufuku a profité de cette faille pour s’introduire parmi les hommes qui n’avaient que Dieu comme protecteur. Commençons par donner la signification de Makonga-a-Bufuku.

Makonga vient de kukonga: réunir ou rassembler, Makonga est rassembleur.

Bufuku: la nuit. Makonga-a-Bufuku: le rassembleur de nuit. Agissant la nuit ou dans les ténèbres, Makonga a Bufuku a gagné certaines personnes à sa cause et les a mises à son service. Ces personnes sont des bilumbu, des sorciers.

Le Kilumbu, au service de Makonga pouvait poser les mêmes actes que le Kitobo kya Vidye ; il pouvait même en faire plus, ses actes sont spectaculaires. En voici quelques illustrations :

1. Si, le Kitobo, pour se mettre en présence de Dieu, devait se rendre sur les lieux sacrés (butobo), Kilumbu, lui, pouvait exercer sa puissance à n’importe quel endroi, peu importait le lieu où il se trouvait.

2. Si Kitobo, pour être en présence de Dieu devait être en tenue décente et poudré de blanc, Kilumbu devait impressionner tout son entourage. Pour épater son monde, Kilumbu s’enduisait le corps de blanc et de rouge (Lundu : poudre rouge) ; il portait des peaux multicolores des carnivores, des plumes d’oiseaux de proie ou d’oiseaux nocturnes et même des masques. Ainsi dans cette tenue impressionnante, il se faisait appeler ‘vidye’ comme Vidye : il se fait dieu. Lorsque des personnes avaient de conflits de sorcellerie, elles se disaient entre elles : « Twende mu bavidye », allons trouver des vidye.

2. Bakishi dans les Bankishi

Il est évident que pour être sacré grand prêtre, il y avait des rites à respecter, rites dictés lors de la rencontre avec l'ESPRIT.

--A Moïse : « ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte »Ex.3.5 ;

-Au premier kitobo de Zibangandu, Nzadi Musoko : « Qu’il se vêtisse des peaux de Tolwe, qu’il prenne un bâton Nswashi en mains, qu’il vienne me voir ». Donc il suffisait à Kitobo d’avoir une tenue décente, tenir un bâton à la main et exaltant le Seigneur s’approcher de la « terre sainte » et rencontrer Dieu. Tandis que pour devenir Kilumbu, il fallait se constituer une trousse : ba nkishi ou tukishi (statuettes), nsengo ou tusengo (petites cornes), peaux de genettes, etc. Et suivant des instructions lui dictées par son maître Makonga -a-Bufuku, il se composait des amulettes que l’on appelait bwanga. Et pour tout couronner, il fallait un ou deux sacrifices humains. Ces personnes sacrifiées n’étaient pas tuées à l’aide d’une arme, mais par une force maléfique avec laquelle le kilumbu composait avec la complicité de son maître Makonga.

Satan agissait à travers l’homme : au moment où Kilumbu, homme dieu était en exercice toutes ces choses qu’il s’était fabriquées (ba nkishi, tusengo) devaient envoûter l’assistance, des voix sortaient, des choses bougeaient ou se déplaçaient. Ce sont des statuettes appelées bankishi et ce sont toutes ces statuettes qui étaient confondues avec les Bakishi, et nous verrons d’où vient cette erreur.

3. CULTE A L’HOMME DIEU

Kilumbune rendait culte ni à Dieu, ni à son maître Satan. Il ne s’écriait pas comme Kitobo ‘Vidye Kalombo’. Au contraire, c’est lui qui avait droit à cette marque de respect. L’honneur et le culte lui revenaient, en effet, il prétendait agir comme un dieu. Lorsqu’il était paré pour  commencer son travail, l’on disait : « Vidye watentama » (kutentama : se mettre en évidence en dominant une personne, un lieu, se mettre sur une colline pour bien voir et observer les alentours).

Le kilumbu a la prétention de révéler les causes des maux qui frappent les hommes : les sorts jetés aux gens, les volontés des morts et a la prétention de trouver les solutions à tous ces problèmes. Pour attirer la clientèle, il se fait guérisseur. Or chez les Baluba les vrais guérisseurs n’employaient pas de moyens extraordinaires ou surnaturels, ils utilisaient  des plantes.

D’autre part, pour ne pas trop s’écarter du cours normal de la vie ancestrale, le Kilumbu demandait parfois à ses patients de recourir aux Bakishi (les morts), il disait alors « Tompwela nkambo obe » (implore ton grand-père). Il faut noter que dans la vie régulière (au moment où il n’exerce pas sa fonction), le kilumbu n’est jamais appelé vidye.

4. OFFRANDE ET SACRIFICE

On apportait les offrandes à Dieu parce qu’il est le créateur de la terre qui produit les vivres : tout est à Lui. Tandis que Kilumbu, puisqu’il agit au nom et en place d’un dieu, tout lui revient : offrandes et honoraires, tous ses services sont rendus dans un but lucratif.

1. Pour devenir ce qu’il est, le kilumbu a dû tuer un membre de sa famille, c’est-à-dire qu’il a sacrifié quelqu’un de sa famille pour travailler avec lui, en ce que l’esprit du mort l’aide dans son entreprise.

2. Dans l’exercice de ses fonctions, le kilumbu demande des offrandes en prétendant qu’elles seront présentées aux Bakishi (bakishi abalombe), en réalité tout lui revient car à la fin de la prestation, il demande encore des honoraires.

3. Le bwanga qu’il donne pour la garde ou la protection (se protéger contre la sorcellerie) tuera les membres de la famille de celui qui le porte et ce durant toute l’existence du protégé. Le chapitre suivant nous donnera quelques éclaircissements sur ce point.

CHAPITRE VI : BWANGA-LA SORCELLERIE

1. DEFINITION

Bwanga, dans la langue luba peut se définir comme une composition de quelques matières naturelles et d’une force surnaturelle dont l’aboutissement est, dans tous les cas, d’attenter ou de causer du tort à la force vitale du prochain, ceci peut aboutir jusqu’à la suppression physique de l’autre. En d’autres termes, bwanga chez les Baluba est une force maléfique qui, malgré ses raisons d’être, finit toujours par tuer les gens.

Ce terme est utilisé aujourd’hui dans le langage courant pour désigner les produits pharmaceutiques. La raison en est que l’on ignore tout de l’origine des éléments et ingrédients qui les composent. Ce sont des petites choses qui agissent mystérieusement (comme le bwanga). Ces produits peuvent sauver ou détruire la vie des hommes.

En fait, il existait des guérisseurs. Ces individus n’utilisaient que des produits qu’ils cherchaient dans la nature, notamment des plantes. C’est pourquoi l’on disait d’un bon guérisseur : « udi na mishi yandi ». Ce qui veut dire : « il connaît bien les plantes médicinales, ou simplement, il sait traiter avec des plantes». Les racines et les feuilles dont usait le guérisseur étaient appelées mishi et non bwanga.

2. BWANGA-ORIGINE

Les ancêtres luba disaient que, lorsque Vidye venait se manifester et que son Esprit s’installait quelque part parmi les hommes, il était suivi de Makonga-a-Bufuku. Cela veut dire que si Vidye venait sauver et protéger les hommes de leurs maux, Makonga -a bufuku venait pour semer la confusion, apporter désordres et augmenter les malheurs des hommes. Nous savons que tout ce que Dieu a créé était bon. D’où vient alors que certaines choses sont devenues nuisibles et certaines personnes méchantes. Nous avons essayé de comprendre, dans le chapitre précédent, qui était Makonga-a-Bufuku et avons dit qu’il était un esprit qui réunit les gens pendant la nuit afin de comploter. Serait-ce lui l’auteur du mal et de la mort ?

Nous avons encore expliqué que ‘Kitobo’ était au service de Dieu et que Bwana Kilumbu était, lui, au service de Makonga-a-Bufuku ou de Satan ; par celui-ci, il se fait appeler vidye ; il se fait dieu.

Satan est un esprit rusé, malin, aussi se choisit-il des hommes rusés qui savent, comme lui, employer la ruse pour convaincre. En effet, qu’est-ce que le bwanga ? Bwanga n’est pas autre chose que le mal incarné : posséder l’esprit du mal en soi, ce dont les baluba disent : « Udi na bwanga » (il a le bwanga).

Makonga-A-Bufuku, à travers son homme, le Bwana Kilumbu, présente des choses extraordinaires et spectaculaires par les Bankishi et les Tusengo (petites cornes). Les gens croient en ces choses, ils croient en cet homme qui se dit vidye et viennent à lui.

Kilumbu fait croire aux hommes qu’il sait découvrir la vérité cachée, qu’il sait détecter les personnes qui ont un mauvais esprit ou qui sont mal intentionnées et qui veulent tuer les autres, et que lui a le pouvoir de les rendre inefficaces, sinon de les éliminer.

Ses démonstrations se font par le truchement d’un kakishi qui semble détenir le don de la parole, ce kakishi est appelé katenji (Tutenji). Les spectateurs sont tellement subjugués qu’ils admirent et croient en tout ce qu’ils voient.

Tutenji pluriel de katenji vient du verbe kuta ou kuteya (kidiba) : tendre un piège. Tutenji sont des pièges, des attrape-nigauds pour convaincre l’assistance.

Alors, les hommes à l’esprit de vengeance ou de jalousie viennent chez le Kilumbu dénoncer telle ou telle autre personne. Ils demandent au kilumbu de jeter soit un sort sur les individus ainsi désignés soit leur élimination physique, selon les circonstances.

Kilumbu donne un kasengo ou un kakuya (coque d’une plante contenant une mixture dont il a le secret). Ensuite il donne les instructions concernant le mode d’emploi. Le demandeur ainsi servi ira exécuter sa besogne et il s’ensuivra soit un malheur ou la mort physique de l’infortuné visé.

En réalité, le Bwanga, est d’abord un esprit négatif qui veut faire du mal à un individu, une expression des mauvais sentiments que l’on ajoute à la puissance de Bwana Kilumbu contenue dans certaines choses, le tout renforcé par la foi mise en ces choses. Parfois, les mauvais sentiments et le fait de vouloir du mal (à quelqu’un) suffisent pour être considéré comme bwanga. C’est ce qui arrive dans certains cas de maladie du ventre ballonné (ntata) ; les gens disent « bamunenene byakudya » (on a murmuré sur lui pour avoir mangé là où il est mal vu).

On peut dire que Makonga-a-Bufuku entend facilement et agit rapidement à la prière de ses adeptes. C’est la raison pour laquelle, chez les Baluba, on défend aux parents de proférer publiquement des paroles trop dures à l'endroit de leurs enfants, par crainte des mauvaises langues et des gens malintentionnés qui en profiteraient de par leur esprit maléfique pour causer malheur à la progéniture.

3. Fabrication et usage de bwanga

Nous venons de dire que le bwanga est une force maléfique et surnaturelle. Cette force ne peut être détenue par une personne humaine. C’est Makonga-a-Bufuku qui est l’esprit du mal en puissance qui détient cette force et qui est l’auteur du bwanga. Celui-ci comme il agit en utilisant les choses matérielles, sans toutefois intervenir directement, il pose ses actes par personne interposée appelé Bwana Kilumbu à qui il a légué son pouvoir. Dans ce cadre, Kilumbu est le premier à fabriquer le bwanga (kupaka bwanga). Toute personne qui a besoin de bwanga peut s’adresser chez Bwana Kilumbu.

Il y a deux catégories d’usagers du bwanga : la première est composée de ceux qui ont besoin d’assistance pour mettre fin à leurs problèmes. La deuxième catégorie regroupe ceux qui en ont besoin pour régler leurs soucis et en plus expriment le désir de pouvoir en fabriquer eux-mêmes. Ce dernier groupe doit l’acquérir de manière spéciale (kwaka bwanga). Parfois, ils doivent quelque chose de cher ou offrir une personne en sacrifice, selon la puissance de la force qu’ils veulent acquérir. Aussi, sans devenir Bwana Kilumbu, les personnes qui ont acquis le bwanga et en même temps le pouvoir d’en fabriquer peuvent le distribuer autour d’eux. Ce sont les Bampakamanga (les fabricants de bwanga).

Le Bwanga ayant sa force dans la foi de ceux qui sont dans le besoin, ou ceux qui désirent en faire usage, aussi le Bwana Kilumbu, homme rusé, joue sur la psychologie des demandeurs. C’est en observant de quel côté est penché l’esprit de celui qui sollicite le bwanga qu’il donnera le mode d’emploi qu’il faut respecter à la lettre sinon le bwanga pourrait se rebeller et se retourner contre son propriétaire (bufwishi bwa nganga i kizila). Selon l’usage du demandeur, le bwanga reçu, on peut soit le porter sur soi, soit le garder dans la maison ou l’enterrer dans son jardin (parcelle), soit encore le cacher dans quelque autre endroit (creux d’un gros arbre (mpako), dans un cours d’eau, etc). Pour cette dernière catégorie, on le sait dans les cas où certaines personnes ayant demandé et reçu le bwanga pour prolonger leur vie terrestre et ayant atteint la limite de l’âge et fatiguées par une maladie incurable éprouvent la nécessité de mourir révèlent la cache du bwanga en demandant d’aller le chercher là où il était enfoui afin de le détruire et ainsi libérer la personne.

4. Sortes de Bwanga

On distingue deux sortes de bwanga

1. Bwanga à usage personnel. C’est celui que les gens peuvent demander pour tout ce dont ils ont besoin. L’emploi de ce bwanga s’opère tel que nous l’avions décrit plus haut.

2. Bwanga à usage collectif. C’est une association de gens qui possèdent le même bwanga pour des intérêts collectifs. Les plus connus sont : le Nkinda. C’est le bwanga de toutes les femmes. Et c’est là dedans que se manifeste clairement la force de Makonga-a-Bufuku.

De groupes de femmes se réunissent (dans le bwanga) en association et exercent leurs activités, toujours pendant la nuit. Les Bankinda, tel est le qualificatif qui désigne ces femmes, la nuit, passent dans le ciel en laissant une luminosité à l’instar des étoiles filantes. Le Nkinda est une force maléfique qui paraît ne pas pouvoir disparaître de la communauté luba pendant quelques temps encore. C’est un bwanga qui est fait pour se réjouir tout en détruisant les familles aussi bien celles des membres du club que celles qui n’en font pas partie.

En fait les Bankinda tuent, en principe pour leur plaisir, parfois par pure méchanceté. Les femmes, membres effectifs de ce groupe sacrifient (par ce bwanga) et à tour de rôle des personnes de leur famille respective. L’expression courante est : « kudya mu bukinda » (manger dans le bukinda). De temps en temps, elles s’attaquent aux enfants extérieurs au groupe.

Les quelques hommes utilisés comme membres du groupe sont appelés Bangomba (batteurs de tam tam ou tambours). Ils participent aux réunions de réjouissance nocturne.

L’opinion publique pense que ce sont les Bankinda qui rapportent des nouvelles appelées « radiotrottoir» : rumeur dont on ne connaît jamais la source d’information.

-Les Tufunga, ce sont de groupes de jeunes gens qui pratiquent, en commun, des activités semblables à celles des Bwana Kilumbu, c’est-à-dire ils se font passer pour des guérisseurs ayant le pouvoir de porter des diagnostics et de guérir des maladies. La danse et les chants jouent un grand rôle dans leurs activités (a kafunga mukwate bidi munda bimwalale).

-Les Mbudye, société secrète originale, ont disparu. Il ne reste plus que quelques groupes de danseurs gardés pour présenter la culture luba.

5. Utilité de bwanga

Le bwanga est utilisé pour trois choses principales :

-satisfaire les aspirations des hommes

-tuer des individus pour une raison quelconque

-se protéger contre des attaques éventuelles et prolonger sa vie.

1. L’on peut grouper les aspirations des hommes en trois catégories : la richesse, le pouvoir et la réussite dans les affaires de quelque nature qu’elles soient. Lorsque l’homme ne parvient pas à satisfaire son aspiration de manière naturelle, il cherche un autre moyen d’y parvenir : c’est alors qu’on recourt au bwanga.

Nous avons dit au début que le bwanga tue malgré sa raison d’être, il finira toujours par tuer et détruire. Tout dépend de l’importance et de la force de bwanga qu’on veut acquérir. En fait, pour être satisfait, il faut avant tout, ou après tout satisfaire ce Bwanga : il y a des interdits ou des sacrifices qu’on exige. Et à la fin tout tombe et la personne avec.

2. Il y a plusieurs raisons pour tuer une personne : la jalousie, la vengeance, la méchanceté, le plaisir. Le moyen le plus simple pour tuer sans difficulté et sans être repéré, c’est le bwanga. Or l’on oublie que le même kilumbu qui a fabriqué et donné ce bwanga, c’est lui qui dénoncera celui qui est venu se confier à lui. Pour certains cas, il convient cependant d’expliciter les raisons qui conduisent à l’élimination physique de la personne ou des personnes visées, au risque de voir le bwanga se retourner contre soi.

3. Comme le Bwana Kilumbu sait tuer par le bwanga, il sait également donner l’antidote, c’est-à-dire paralyser le bwanga ou le contrer.

Cependant, pour que la vie soit protégée ou immunisée, il faut la remplacer par une autre. En d’autres termes, pour que le bwanga protège ou prolonge la vie d’un individu, il faut que cette personne la remplace par la vie d’une autre. Et cela doit se faire parmi les proches du concerné. En un mot, le bwanga exige un sacrifice humain pour son efficacité.

 CONCLUSION GENERALE

Personne n’ignore que le problème de religion, depuis que le monde existe, n’a cessé de tourmenter l’homme qui cherche à savoir qui il est, d’où il vient et où il va. Il est certain que les premiers hommes avaient perdu leur première image, c’est-à-dire ils avaient perdu et oublié l’image de Celui qui leur avaient donné la vie, jusqu’à une époque où leurs progénitures commencèrent à se poser des questions. Beaucoup se perdirent dans des illusions, d’autres s’imaginèrent diverses divinités et philosophies.

Or nous le comprenons aujourd’hui, qu’il n’appartenait plus à l’homme de chercher à connaître son origine. C’est Dieu lui-même, qui commença à se révéler et à se manifester aux hommes. En d’autres termes, à l’époque à laquelle nous faisons allusion, nous voyons Dieu, dans sa bonté, chercher l’homme à sauver et non l’inverse.

C’est le premier grand miracle que Dieu a voulu faire à l’égard du peuple noir : révéler son identité complète aux hommes. Il est le Père Créateur (Vidye Shakapanga, Il est le Fils attendu par sa Mère Vidye Kungwa Banze et Celui qui reçoit et distribue des dons (Vidye Kalemba ka Maweji). La révélation sur l’Au-delà n’est pas en reste : Dieu a voulu que l’homme sache d’où il vient et où il va (pa Kalunga).

Tout ce que nous avons développé dans ces pages a un seul objectif :

-affirmer que nos ancêtres avaient une religion, une vraie religion monothéiste et non une simple pratique animiste et fétichiste comme essayaient de le faire croire certains civilisateurs. La Révélation divine s’est faite matériellement à nos ancêtres qui l’ont gardée et nous l’ont transmise ;

-donner quelque lumière sur cette religion -à travers la culture du peuple muluba- afin de bien la comprendre. Nos recherches nous ont aidésà pénétrer certaines vérités et des pensées qui semblaient obscures à nos ancêtres et peut être même à certains de nos contemporains.

-dissocier le vrai du faux dans l’ensemble des idées équivoques qui avaient formé un corps opaque dans l’histoire de l’Eglise ; et donner lieu aux communautés chrétiennes de garder certaines pratiques traditionnelles qui découlent de la Révélation divine.

Pour faciliter cette analyse, nous avons mis en parallèle les personnages et les œuvres qui sont à la base de cette confusion. Nous avons comparé les vérités ancestrales avec celles contenues dans les Saintes Ecritures. Il est vrai que les étrangers et les personnes non initiées devaient avoir des problèmes de discernement. A titre d’exemple, nous citons :

-Vidye (sens unique ou invariable) qui est Dieu souvent confondu avec vidye dont le pluriel est bavidye, nom donné aux bilumbu qui prétendaient agir au nom et à la place de Dieu. On s’écrie Vidye Kalombo seulement pour exalter et glorifier Dieu. Dans certains cas ce terme est une marque de politesse quand on répond à une salutation.

-Mukishi, un tout formé du lieu sacré, de la force mystique et de l’Esprit de Dieu qui a élu domicile sur ce lieu. Bakishi désigne l’ensemble des Esprits : la Providence, les Anges, les bons morts. Nkishi, bankishi, kakishi, tukishi sont des statuettes utilisées lors des incantations des sorciers et des bilumbu.

-Kitobo kya Vidye, c’est le grand prêtre et le prophète du Seigneur. Kilumbu, c’est un devin, un charlatan.

Ainsi, Satan, l’auteur du mal, a détourné les premiers hommes en utilisant la ruse et les a écartés de leur Créateur. Il n’a pas hésité à les salir, à salir leurs actions et à brouiller leurs actions quand le Seigneur venait leur révéler ses mystères. Et malgré l’action de la Rédemption, Makonga a Bufuku continue son œuvre partout où il voit émerger l’image de Dieu. Mais puisque par Jésus, Dieu a voulu rendre témoignage à la vérité, nous espérons que la vérité triomphera.

Edité par Kyoto kya Bana ba Mbidi
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